Championnat du Monde de Formule 1 1958
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Prélude
En ce début d'année 1958, la F1 est prolongée avec ses "règlements 1954" jusqu'à la fin 1960. Malgré tout, de multiples amendements vont venir modifier les conditions de base pour cette saison :
- C'est tout d'abord la fin des mélanges plus ou moins détonnants utilisés depuis la nuit des temps. Désormais, la CSI, qui voulait dans un premier temps introduire un carburant du type commercial qu'on trouve à la pompe, ne parvient qu'à imposer une essence type aviation (AV/GAS).
Ce n'est pas assez pour satisfaire les pétroliers mais trop déjà pour les conctructeurs et les motoristes qui exigent du temps pour adapter leurs monoplaces à ce changement majeur. Les Anglais demandent carrément le report du début du championnat, voire l'annulation de la première épreuve argentine. Les italiens, plus prévoyants, avaient anticipé cette nouvelle règle et sont déjà prêts.
Quel est le but d'une telle règle... Faire plaisir aux "sponsors déguisés" que sont déjà les pétroliers ? Ou plus probablement tenter de mettre un frein à l'escalade des puissances et vitesses depuis les débuts de la F1 ?
Cet artifice, sans doute maladroit ne sera pas couronné de succès si l'on en juge par les records qui tomberont encore pendant la saison 1958...
- Deuxième initiative, la réduction du kilométrage et de la durée des épreuves inscrites au championnat. Cette amputation d'un tiers environ se voulait sans doute propice à une redistribution des cartes en favorisant l'élaboration de nouvelles voitures adaptées à ce nouveau format de course.
Combinée à la règle sur les carburants, cette initiative aura pour effet immédiat d'entraîner une réduction poids/volume du carburant nécessaire à une course. Gain de place, gain de poids, l'audace ira jusqu'à imposer à des monoplaces moins longtemps sollicitées un allègement substanciel de leurs structures.
- Le plateau GP s'enrichit en 1958 de nouvelles courses... La Hollande et l'Espagne réintègrent le cirque après leur défection de 1955 tandis que déjà la FIA se faisait fort d'internationaliser plus encore la formule 1 en accueillant en son giron les épreuves du Portugal et du Maroc.
Avec Indianapolis, c'et un total de 11 GP qui devait animer cette saison 1958... entraînant une autre modification sur le barême de GP comptabilisés pour chaque pilote : six au lieu de cinq. Cette décision aura aussi son importance à l'heure des comptes.
- Autre décision, et de taille, qui allait marquer la fin d'une pratique discutable. S'il n'était toujours pas interdit à un pilote d'hériter de la monoplace d'un équipier en cours d'épreuve, la permutation serait désormais "vierge" au plan comptable... autant dire inutile.
- Dernière innovation, loin d'être anecdotique... la création d'une "Coupe des Constructeurs", créée parallèlement au "Championnat des Conducteurs". Elle en reprenait d'ailleurs les barêmes (8-6-4-3-2), seule la meilleure voiture de chaque team pouvant dans une course postuler à l'attribution des points. Signe des temps... cette première Coupe des Constructeurs ne prendra pas le chemin de l'Italie.
Les forces en présence
- L'écurie Maserati, auréolée du titre de Fangio en 1957, s'est officiellement retirée. Les difficultés financières de la marque au Trident sont telles que seule la vente de ses modèles lui épargne la faillite.
Son patron Omer Orsi promet bien sûr de poursuivre la maintenance des voitures privées. En 1958, la glorieuse mais vieillissante 250F ne reprendra bien du service qu'occasionnellement aux mains d'indépendants. Le plus célèbre sera bien sûr Fangio en Argentine et en France sur une 250F à empattement court baptisée "Piccolo"... mais déjà, le Maestro s'interroge sur la suite à donner à sa carrière...
A noter aussi dans ce monde d'hommes l'apparition de l'italienne Maria-Helena de Fillipis à trois reprises au volant d'une 250F.
- La Scuderia Ferrari, débarrassée de sa soeur ennemie semble alors faire figure d'épouvantail pour la succession.
Après les désillusions de 1957, Enzo Ferrari semble avoir résolument pris le parti de la nouveauté avec la Dino 246. Nouveauté seulement en ce qui concerne le moteur avec un V6 de 2.4 litres dessiné par Alberto Massimino... parce que le chassis lui ne présente guère d'innovations. Enzo Ferrari affiche encore une fois son intérêt pour la motorisation et un certain mépris pour ce qui "va autour". L'arrivée des artisans britanniques et la révolution qu'ils amèneront lui feront revoir sa philosophie.
Dans les baquets... c'est une triplette prestigieuse qui se prépare à en découdre. Peter Collins, Luigi Musso et Mike Hawthorn avec un Wolfgang Von Trips en plus... L'armada Ferrari se prépare à tout dévorer.
En face une armada anglaise qui compte bien faire triompher le mot d'ordre de Tony Vanderwell le patron de Vanwall : "Vaincre ces foutues voitures rouges !"
- BRM a connu toute une série de désillusions en 1957. La Type23 n'était pas fiable, loin s'en faut et il faut panser les blessures en 1958. Le team commence par recruter deux pilotes de talent, Schell et Behra.
L'écurie, comme les autres anglaises est absente au premier Gp en Argentine boycottant une épreuve pour laquelle, du fait des nouvelles règles, elle s'estime à court de préparation... comme les années précédentes il faut le noter. Mais dès Monaco, BRM alignera la Type25.
- Vanwall est aussi absente en Argentine, obligeant Stirling Moss à se trouver un volant de substitution afin de ne pas compromettre d'entrée ses chances pour le championnat. C'est sur une Cooper privée alignée par Rob Walker que l'emblématique anglais s'alignera... pour le meilleur.
La voiture, dessinée par Colin Chapman, n'a pas changé depuis 1957 à part un réservoir plus petit pour répondre de manière optimale à la réduction kilométrique des courses.
Derrière Stirling Moss bien sûr, étonnant à la fin de la saison précédente... Vanderwell aligne à nouveau Tony Brooks et Stuart Lewis-Evans.
- Cooper absente au GP d'Argentine... C'est une Cooper-Climax T43 privée qui est alignée par Rob Walker en Argentine... Ce sera donc la seule voiture anglaise à prendre le départ de cette course boycottée...pour un résultat inespéré...
Cooper alignera ses nouvelles T45 dès Monaco... Beaucoup plus légères que les Ferrari ou les Maserati leur faisant face... D'une esthétique résolument novatrice, elles affichent face aux Ferrari un déficit impressionnant dans la cylindrée. Les pilotes officiels en sont Jack Brabham et Roy Salvadori.
De nouveau à Monaco... Rob Walker engage une Cooper privée aux mains de Maurice Trintignant...
- Lotus, après une saison de F2 se lance dans le bain de la F1 avec une T12 remise aux normes de la F1 puis une T16 dès le GP de Reims. Cette T16 ressemble comme une soeur à la Vanwall, ce qui est normal puisqu'elles ont en commun leur concepteur Colin Chapman. On l'appellera dès le début la mini-Vanwall.
Ses pilotes sont Cliff Allison et un ancien mécano de l'usine, Graham Hill.
Graham hill, Jack Brabham, John Cooper, Colin Chapman et Lotus... La révolution est en marche.
Les débuts du championnat : "Les vertes à l'assaut des foutues voitures rouges"
Le 19 janvier... C'est l'ouverture à Buenos Aires. Première conséquence des évolutions réglementaires, les Anglais, rituellement à court de préparation pour la précoce manche argenitine, demandent son report voire son annulation arguant des nécessaires mises en conformité des monoplaces... Devant le refus de la FIA, ils boycottent bruyamment l'épreuve... même si une petite Cooper viendra braver l'interdit avec Moss à son volant. De ce fait, on ne trouve sur la grille que dix monoplaces. Outre la Cooper de Moss et les trois Ferrari de Collins, Musso et Hawthorn, ce sont six vieillissantes Maserati privées qui complètent la grille.
D'entrée, ce sont les privées de Fangio (pôle position et meilleur tour en course), Behra et moss qui prennent les choses en main tandis que la Ferrari de Collins est out d'entrée. Mais Fangio et Behra, vite trahis par leurs pneumatiques, laissent le champ libre à Moss.
A mi-course, personne ne peut imaginer que la Cooper qui rend une centaine de chevaux aux puissantes Ferrari Dino puisse résister à leur retour tonitruant.
D'autant que les Ferrari ont ravitaillé et que la Cooper ne devrait pas tarder à faire de même... A vingt tours de l'arrivée, la Ferrari de Musso n'est plus qu'à 33 secondes de la pauvre Cooper offerte en sacrifice au bouillant italien.
Mais surprise... malgré des gommes qui semblent rendre l'âme, il devient évident que Moss ne va pas s'arrêter. Il reste en piste, et à la fois pugnace et prudent, il tente d'endiguer au mieux la cavalcade de la Dino lancée à ses trousses. C'est en préservant au mieux ses gommes usées jusqu'à la corde, allant jusqu'à rouler dans l'huile pour retarder l'usure, qu'il rallie l'arrivée avec une avance minimale de 2"7 sur son poursuivant déchaîné... non sans avoir craint l'explosion à tout moment tellement ses gommes étaient "rincées".
Lors de cette course, la Cooper aurait du abandonner dès les premiers tours. L'embrayage avait en effet rendu l'âme. Il y avait une sécurité, actionnée par le mécanisme d'embrayage, qui interdisait le changement de vitesse sans débrayer. Or, non seulement la boîte et le moteur ont tenu toute la course, mais en plus un caillou est venu se loger dans la sécurité, la libérant. Moss avait fait presqu'un tour en seconde et rejoignait le stand pour abandonner.
Pour la première fois dans l'Histoire de la Formule 1, c'est une voiture à moteur arrière qui remporte la victoire grâce à l'écurie privée de Rob Walker qui permet ainsi à Cooper et Coventry-Climax d'ouvrir leur palmarès. Avec Moss sur le podium, les anglais si résolus à empêcher la prise en compte du GP argentin, voient là une double raison de doucher leur "enthousiasme".
Quatre mois plus tard, le 15 mai à Monaco, tout le monde est enfin là... sauf Fangio qui a défrayé la chronique trois mois plus tôtlors de son enlèvement rocambolesque à Cuba. Face aux véloces Ferrari Dino de Musso, Collins, Hawthorn ou Von Trips et à deux vieilles Maserati de Scarlatti et Bonnier, les anglaises ont "envahi" la Principauté avec dix voitures sur les seize du plateau. Si les deux Cooper officielles sont confiées à Brabham et Salvadori, Rob Walker engage à nouveau une privée confiée à Maurice Trintignant.
D'emblée les anglaises confirment cette impression presque envahissante en accaparant les deux premières lignes rétrogadant les Ferrari au second plan.
A noter la non-qualification de l'italienne de Fillipis sur sa Maserati 250F privée et celle plus anecdotique encore d'un certain Bernard Ecclestone sur une Connaught Alta.
Messieurs les Anglais... tirez les premiers... mais à Monaco ce sont surtout les anglaises qui vont tomber les premières, victimes d'une cascade d'abandons dont va finalement encore profiter la frêle Cooper privée du team Walker. Troisième après trente tours derrière Hawthorn et Moss... second à mi-course derrière Moss... Trintignant hérite finalement de la place de leader au gré de leurs abandons. Et c'est une nouvelle fois Musso que l'on retrouve à la chasse de cette Cooper décidément bien effrontée.
Mais le "Pétoulet" connaît trop bien sa partition monégasque et se ménage un écart suffisant pour amener son "araignée" avec 20" d'avance sur Musso et 38 " sur Collins. Derrière, Jack Brabham à 3 tours inscrit ses trois premiers points en championnat devant Von Trips à 9 tours.
Au championnat, Musso s'installe en tête devant Moss et Trintignant mais regarde désormais avec une certaine inquiétude cette brave Cooper privée qui à deux reprises vient de faire la nique aux puisantes Ferrari Dino et qui du coup s'empare de la tête du tout nouveau championnat des constructeurs avec deux victoires en deux GP. Signe des temps...
Le 26 mai à Zandvoort, pour le GP de Hollande, Ferrari est résolue à prendre sa revanche sur ces anglaises décidément bien effrontées. Mais d'entrée, le tiercé parfait réalisé par les Vanwall aux essais et les deux premières lignes totalement anglaises ne plaident pas pour une telle issue.
En tête au premier passage avec déjà 7" d'avance sur ses poursuivants, Moss va se montrer intouchable. Il sera accompagné sur le podium par les deux pilotes BRM, Schell et Behra. Hawthorn sera même battu pour la 4ème place par la petite Cooper de Salvadori.
Stirling Moss en profite pour prendre avec autorité la tête du championnat devant Musso.
Cette nouvelle défaite de Ferrari est la goutte qui fait déborder le vase. Mike Hawthorn prend le lendemain sa plus belle plume pour écrire à Enzo Ferrari tout le "bien" qu'il pense de sa monoplace et de ses chances de remporter le championnat si l'on ne se remue pas sérieusement à Maranello. Etonnamment compréhensif, Le Commendatore lui répond qu'il veillera à lui fournir la meilleure voiture possible pour conquérir le titre.
Le 15 juin à Spa-Francorchamps, sur un circuit rapide, les Ferrari semblent afficher une meilleure forme puisqu'elles s'emparent des deux meilleurs temps aux essais devant la Vanwall de Moss.
Celui-ci loupe une vitesse au départ et abandonne, moteur explosé. Et c'est son équipier Brooks qui a jailli, sauté les deux Ferrari de Hawthorn et Musso pour s'emparer de la tête de la course. Le deuxième pilote Vanwall s'envole alors vers une victoire éclatante malgré une boîte de vitesse bloquée dans le dernier tour. C'est la quatrième en quatre courses d'une monoplace anglaise.
Néanmoins, Hawthorn, second joue placé... Lui, c'est un piston crevé qui l'a contraint à se laisser glisser jusque sur la ligne d'arrivée. La Vanwall De Lewis Evans finit troisième avec sa suspension avant affaissée suite à un choc. La Lotus d'Allison, pot cassé prend la quatrième place... Un vrai bal d'éclopés.
Au classement, Moss conserve la tête devant Hawthorn à 3 points et Musso.
Ferrari : Regain et tragédies
Le 6 juillet à Reims, sur un circuit à haute vitesse, les Ferrari comme à Spa ont dominé les essais devant la BRM de Schell.
D'entrée, Hawthorn, Collins et musso ont creusé l'écart sur Brooks qui bataille pour ne pas se laisser décrocher. Derrière, Moss, Schell, Behra et Fangio sont décollés. Collins, en délicatesse avec ses freins, se laisse décoller. Au début du 10ème tour, il n'y a plus que les deux Ferrari de Hawthorn et Collins qui restent groupées. Au tour suivant, Mike est seul. Dans une manoeuvre de dépassement d'un attardé, Musso résolu à maintenir la pression sur son équipier a heurté le talus. Sa Dino s'est retournée puis retournée écrasée les roues en l'air dans un champ. Après Ascari et Castellotti, l'Italie pleure son dernier "Grand".
Boîte cassée, Brooks a abandonné. Moss, Fangio et Behra sont aux prises pour la seconde place quand Fangio, trahi par sa pédale d'embrayage, est contraint à terminer en passant les vitesses "à l'oreille". Peu avant l'arrivée, il est rattrapé par Hawthorn qui reconnaissant l'identité du retardataire se refuse à dépasser le "Maestro". On ne prend pas un tour à Fangio, dira-t-il plus tard.
Au championnat, Moss et Hawthorn sont désormais strictement à égalité... et Ferrari vient enfin d'enregistrer sa première victoire cette saison.
Le 19 juillet à Silverstone, le redressement des Rouges se poursuit. C'est cette fois au tour de Collins de brandir le pavillon de la révolte. Depuis quelques temps, il se sait contesté dans le team par le Commendatore lui-même qui ne lui a pas pardonné semble-t-il un mariage qui éloigne son poulain du "cocon" de Maranello. Il va jusqu'à lui reprocher son manque de combativité et de concentration dans son pilotage.
Bien que parti en seconde ligne, Collins fait taire les critiques en se plaçant avec autorité devant Moss et Hawthorn qui peinent à s'accrocher. Le moteur de la Vanwall n'y résiste pas et rend l'âme pour le plus grand bénéfice de Hawthorn deuxième qui s'adjuge en prime le record du tour. La Cooper de Salavadori souffle de justesse la troisième place à la Vanwall de Lewis Evans devant la BRM de Schell. L'autre BRM, celle de Behra, victime d'une crevaison lente, doit s'arrêter. On trouvera dans le pneu un os de lièvre...
Avec désormais 7 points d'avance sur Moss et 16 sur Collins, Hawthorn a repris la maîtrise de la situation dans cette seconde partie de championnat. Il a pris 23 points lors des trois derniers GP... Avec le doublé rouge acquis à Silverstone, l'avenir semble sourire à la Scuderia, au plus grand plaisir de Enzo Ferrari.
Le 3 août, sur le circuit du Nurburgring, entièrement ressurfacé pour l'occasion, Hawthorn confirme lors des essais la grande forme des Ferrari Dino en pulvérisant de 3"4 le fabuleux record 57 de Fangio. Sur la grille, les Ferrari des deux anglais encadrent les Vanwall de Moss et Brooks.
D'emblée, c'est Moss qui prend les devants et creuse l'écart sur les deux Ferrari suivies de la Vanwall de Brooks.
Mais une fois encore, Moss est trahi par sa Vanwall et une panne d'allumage. Les deux Ferrari héritent donc du commandement devant la deuxième Vanwall, celle de Brooks. Aussi rapide en ligne droite que les Ferrari, La Vanwall se montre plus véloce en courbe et dans les parties sinueuses du tracé.
L'embrayage de Hawthorn le contraint à lever le pied et à s'effacer devant la Vanwall. Commence alors un duel entre le généreux Collins et le très méticuleux Brooks. C'est entre ces deux-là que va se jouer la gagne. De 22 secondes, l'écart passe en deux tours à 7 secondes... puis la jonction est effectuée au 8ème tour et Brooks déborde Collins de façon infaillible.
Au 11ème tour... La Vanwall de Brooks a déjà disparu quand les deux Ferrari déboulent dans la cuvette de Brunchen. Devant les yeux horrifiés de son ami, l'arrière de la Ferrari de Collins dérape sur le bas-côté de la piste, la monoplace rebondit avant de se retourner. Collins est éjecté, mais sa trajectoire aboutit hélas dans un arbre. Celui qui en 1956 offrait à Monza sa monoplace au maître Fangio parce qu'il pensait qu'il avait le temps devant lui pour conquérir le titre venait de s'éteindre.
Anéanti, Hawthorn n'avait pas la force de poursuivre l'épreuve et venait ramasser, la mine défaite, le casque et les gants de son ami.
La victoire de Brooks aurait pu être belle... elle fut triste. Il s'imposait devant les Cooper de Salvadori et Trintignant. Von Trips, quasiment privé de freins durant 15 tours finissait 4ème pour une Scuderia une fois de plus accablée par le destin. Il précédait le jeune Allison sur sa Lotus.
En F2, le même jour, c'est une Cooper Climax qui l'emporte. Elles est pilotée par un jeune néo-zélandais du nom de Bruce Mac Laren.
Moss battu par... Moss
Le 24 août, sur le circuit de Boavista à Porto, face à la triplette Vanwall et au reste de l'armada anglaise, Ferrari ne peut plus compter que sur deux Ferrari avec le seul Von Trips pour épauler Hawthorn.
Les deux "frères ennemis" anglais font jeu égal aux essais puis se neutralisent pendant les six premiers tours de la course.
Puis Moss s'envole de façon irrésistible... Trop irrésistible sans doute... Car Stirling dans sa moisson fabuleuse, oublie de ramasser en cours de route un record du tour qui lui fera cruellement défaut plus tard. La petite histoire voudrait même que Stirling ait confondu un HAW-REC (Hawthorn-record) avec HAW-REG (Hawthorn-regular) sur les panneaux qu'on lui tendait. Renseigné sur ce qu'il croyait être la "régularité" de Hawthorn, la méprise de Moss ne l'incitera pas à aller chercher un record accessible qu'il pensait toujours sien.
Mais la grande histoire ne s'arrête pas là... Survolant la course, Moss était sur le point de prendre un tour à Hawthorn qui dans un dernier effort pour résister (et conserver le point du meilleur tour) partit en tête à queue. C'est dépité qu'il vit donc Moss fondre sur lui... Moss qui leva le pied et lui fit signe de passer devant.
Ayant passé la ligne... et ému par ce qui venait de lui arriver, Hawthorn partit dans un deuxième tête à queue... Désemparé, c'est encore à Moss qu'il dut son salut... Celui-ci , dans son tour d'honneur commença par dissuader les spectateurs d'aider le pauvre Mike à pousser sa monoplace, ce qui aurait été motif de disqualification. L'anglais poussait donc sa monoplace profitant d'une descente pour la redémarrer mais de ce fait était pris à rouler à contresens, nouveau motif de disqualification. Et c'est encore une fois Stirling Moss qui vint à son secours en plaidant que le pilote Ferrari ne roulait pas sur la piste mais sur un trottoir. Il sera entendu par les commissaires et sans le savoir ce geste chevaleresque lui coûtera le titre.
Le 7 septembre à Monza, disposant d'une Dino 256 enfin pourvue de freins à disques à la place des classiques tambours et d'un moteur légèrement "gonflé" à 290 chevaux pour l'occasion, Hawthorn réussit à s'attribuer une nouvelle seconde place, la quatrième de la saison.
Devant, c'est une Vanwall qui l'a emporté, mais ce n'est pas celle de Moss, encore trahi d'entrée par sa boîte de vitesse. Et c'est un Tony Brooks en grande forme qui enlève sa troisième victoire de la saison après Spa et le Nurburgring. Pour sa première apparition en F1, Phil Hill assure la seconde place de son leader et empoche le meilleur tour en course.
A noter la performance de l'italienne de Fillipis sur sa vieille Maserati privée. Sans son abandon pour cause de moteur cassé à 12 tours de la fin, elle finissait 4ème devant la Cooper de Salvadori et les Lotus de Hill et Allison... Cette performance aurait fait trembler le monde de la F1.
Quoiqu'il en soit, à la veille du dernier GP décisif au Maroc, sur le circuit d'Ain Diab à Casablanca, la situation est on ne peut plus limpide. Pour empocher un titre qui s'obstine à se refuser à lui depuis quelques saisons, Moss doit malgré ses trois victoires remplir trois conditions...
D'emblée, la première condition, une quatrième victoire, semble une simple formalité pour le pilote anglais qui survole une fois encore les débats. Personne ne parvient à suivre la Vanwall d'un Moss déchainé qui l'emportera largement détaché.
Au passage, il s'adjuge facilement le record du tour... et c'est la seconde condition qui se trouve de ce fait remplie.
La troisième... ne dépend pas de lui. Et il faut regarder en arrière pour constater qu'un Phil Hill une fois de plus exemplaire sur la seconde Ferrari a verrouillé la seconde place devant un Tony Brooks lui aussi affairé à son oeuvre d'équipier modèle. Mais au 29ème tour, le moteur de la seconde Vanwall rend l'âme, redistribuant les cartes en faveur des Ferrari désormais 2ème et 3ème. L'écurie Vanwall doit même boire le calice jusqu'à la lie lorsque Stuart Lewis Evans était retiré de sa Vanwall en flammes... Il ne devait pas survivre à ses blessures.
Seul contre deux Ferrari... C'est fini des chances de Moss pour le titre. Phil Hill s'efface logiquement devant son leader offrant à Ferrari le titre pilote. Moss lui est battu, malgré son panache et ses quatre victoires contre une seule au nouveau champion. La constance de celui-ci (8fois classé contre 5 fois pour Moss) a pesé lourd dans la balance.
L'heure des bilans
- Le premier bilan à tirer est tout de même l'étrange choix du destin pour ce titre 1958. Moss a été brillant cette année. il a fait preuve de panache et de générosité pour l'emporter à quatre reprises. Mais il a été battu par plus régulier que lui, ou mécanique Ferrari moins capricieuse que celle de la Vanwall ? Collins, huit fois classé, cinq fois deuxième, cinq meilleurs tours en course s'est adjugée la palme de la régularité, préalable nécessaire aux lauriers du champion. Ceux-là même qui continuent de faire défaut à ce diable de Moss qui on le sait avec le recul de l'Histoire restera à jamais le champion sans couronne.
Comment ne pas repenser non plus au généreux comportement de Moss à Porto ? C'est bel et bien ce geste sportif à l'excès, réitéré à trois reprises dans ce GP qui lui coûte le titre mondial deux mois plus tard.
- Année terrible pour Ferrari qui sauve une saison en demi-teinte grâce au titre pilotes presque inespéré et à l'éparpillement des points chez ses adversaires. Annus horribilis quand on repense aux drames qui ont une fois de plus touché la Scuderia qui perd coup sur coup Musso puis Collins... et Hawthorn qui se retire avant de trouver la mort à son tour sur une banale route de campagne.
Année en trompe-l'oeil aussi pour Ferrari qui malgré le titre pilote voit poindre la menace des monoplaces de conception anglaise... Plus légères, plus souples, plus travaillées au niveau du chassis... celles-ci ont presque tout raflé en 1958 et s'avèrent redoutables pour la Scuderia pour la saison à venir.
- Le sport automobile anglais sort effectivement victorieux de cette saison 1958. Si Vanwall a loupé d'un rien le titre pilotes... c'est tout de même un pilote anglais (certes chez Ferrari) qui est champion du monde. Neuf GP ont été remportés par des pilotes anglais : quatre pour Moss, trois pour Brooks, un pour Hawthorn et Collins. Un festival !
Plus important, c'est une écurie 100% anglaise qui s'adjuge le premier titre constructeur de la jeune Histoire de La F1. A croire que ce titre n'a été créé que pour saluer la réussite de l'effort des "voitures vertes" pour venir à bout des "foutues rouges". Les teams anglais ont collectionné 8 victoires sur les 10 GP de la saison (hors Indianapolis), dont 6 pour la seule écurie Vanwall et 2 pour le team qui monte et qu'il faudra surveiller, l'écurie Cooper.
- Sur un bilan largement positif et qui a enfin exaucé son voeu de supplanter les voitures rouges, Tony Vandewell, le patron de Vanwall se retire avec son écurie. Il n'a apparemment pas supporté la mort de son pilote Stuart Lewis evans au GP du Maroc.
- Cette saison voit donc disparaître Vanwall, une des pionnières de la lutte anglaise contre la domination italienne des années 50. Elle nous prive également de Musso, Collins, Hawthorn, Fangio et Brooks qui se sont retirés.
Mais déjà la relève apparaît :
On a remarqué la forme fringante des petites Cooper à Buenos Aires ou Monaco, les premiers points du team lotus de Colin Chapman... La constance d'un Von Trips, l'efficacité d'un Phil Hill sur deux courses stratégiques... les premiers coups d'éclat de Jack Brabham, Graham Hill, Bruce Mac Laren... pas de doute, pour la F1, la Révolution est en marche ! 1959 en sera la preuve...
Calendrier
| Grand Prix | Circuit | Distance (km) | = | Tours | × | Longueur (m) | ||
| 1. | 19 Janvier | Argentine | Buenos Aires | 312,992 | · | 80 | · | 3912,4 |
| 2. | 18 Mai | Monaco | Monte Carlo | 314,500 | · | 100 | · | 3145 |
| 3. | 26 Mai | Hollande | Zandvoort | 314,475 | · | 75 | · | 4193 |
| 4. | 30 Mai | Indianapolis 500 | Indianapolis | 804,680 | · | 200 | · | 4023,4 |
| 5. | 15 Juin | Belgique | Spa-Francorchamps | 338,400 | · | 24 | · | 14100 |
| 6. | 6 Juillet | France | Reims | 415,100 | · | 50 | · | 8302 |
| 7. | 19 Juillet | Grande-Bretagne | Silverstone | 353,288 | · | 75 | · | 4710,5 |
| 8. | 3 Août | Allemagne | Nurburgring | 342,150 | · | 15 | · | 22810 |
| 9. | 24 Août | Portugal | Porto | 375,000 | · | 50 | · | 7500 |
| 10. | 7 Septembre | Italie | Monza | 402,500 | · | 70 | · | 5750 |
| 11. | 19 Octobre | Maroc | Ain Diab | 403,754 | · | 53 | · | 7618 |
Championnat du Monde des Pilotes 1958
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | |||
| 1. | Mike Hawthorn | 42 | (4) | (1) | (2) | 7 | 9 | 7 | - | 7 | 6 | 6 | |
| 2. | Stirling Moss | 41 | 8 | - | 9 | - | 6 | - | 1 | 8 | - | 9 | |
| 3. | Tony Brooks | 24 | - | - | 8 | - | - | 8 | - | 8 | - | ||
| 4. | Roy Salvadori | 15 | - | 3 | - | - | 4 | 6 | - | 2 | - | ||
| 5. | Peter Collins | 14 | - | 4 | - | - | 2 | 8 | - | ||||
| 6. | Harry Schell | 14 | - | 2 | 6 | 2 | - | 2 | - | - | - | 2 | |
| 7. | Maurice Trintignant | 12 | 8 | - | - | - | - | 4 | - | - | - | ||
| 8. | Luigi Musso | 12 | 6 | 6 | - | - | - | ||||||
| 9. | Stuart Lewis-Evans | 11 | - | - | 4 | - | 3 | 4 | - | - | |||
| 10. | Phil Hill | 9 | - | - | 5 | 4 | |||||||
| 11. | Wolfgang von Trips | 9 | - | 4 | - | 3 | 2 | - | |||||
| 11. | Jean Behra | 9 | 2 | - | 4 | - | - | - | - | 3 | - | - | |
| 13. | Jimmy Bryan | 8 | 8 | ||||||||||
| 14. | Juan Manuel Fangio | 7 | 4 | 3 | |||||||||
| 15. | George Amick | 6 | 6 | ||||||||||
| 16. | Johnny Boyd | 4 | 4 | ||||||||||
| 17. | Tony Bettenhausen | 4 | 4 | ||||||||||
| 18. | Jack Brabham | 3 | 3 | - | - | - | - | - | - | - | - | ||
| 18. | Cliff Allison | 3 | - | - | 3 | - | - | - | - | - | - | ||
| 18. | Jo Bonnier | 3 | - | - | - | - | - | - | - | - | 3 | ||
| 21. | Jim Rathmann | 2 | 2 | ||||||||||
Championnat du Monde des Constructeurs 1958
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | |||
| 1. | Vanwall | 48 | - | 8 | 8 | (6) | (3) | 8 | 8 | 8 | 8 | ||
| 2. | Ferrari | 40 | 6 | 6 | (2) | 6 | 8 | 8 | (3) | 6 | (6) | (6) | |
| 3. | Cooper/Climax | 31 | 8 | 8 | 3 | - | - | 4 | 6 | - | 2 | - | |
| 4. | BRM | 18 | 2 | 6 | 2 | - | 2 | - | 3 | - | 3 | ||
| 5. | Maserati | 6 | 3 | - | - | - | 3 | - | - | - | - | - | |
| 6. | Lotus/Climax | 3 | - | - | 3 | - | - | - | - | - | - | ||
